[Interview exclusive] Facebook officialise son projet Libra

[Interview exclusive] Facebook officialise son projet Libra

Nathalie Janson, économiste et enseignant-chercheur à NEOMA Business School, nous propose son éclairage sur cette actualité.

Est-ce une crypto-monnaie ou un wallet ?

Au départ, il est certain que le processus ne sera pas forcément très ouvert ou décentralisé comme c’est le cas du bitcoin, mais il y a toutefois cette notion de validation.

« Il y a un protocole sous-jacent et il y a bien une validation des transactions. »

Nous ne sommes pas simplement dans un wallet puisqu’il y a un protocole sous-jacent qui va générer des Libra, cette dernière sera assise sur des réserves d’actifs sûrs. Elle fait partie de la famille des stablecoins, et cela permet de stabiliser la valeur, ce qui est l’une des limites à l’utilisation pour les crypto-monnaies comme le bitcoin. 

Quel est votre sentiment général à la suite de l’annonce ?

C’est un événement important, étant donné que le monde des crypto-monnaies est jusqu’à maintenant assez confidentiel. Si l’on met les chiffres bout à bout, il représente selon la cotation du bitcoin, 185 milliards de capitalisation. Si l’on compare ne serait-ce qu’au dollar physique, c’est plus de mille milliards – 1,70 mille milliards. En termes de monnaies stables, comme Libra, c’est encore plus petit. Avec l’un des premiers stablecoins développé, qui s’est fait connaître sous le nom de Tether, la capitalisation n’arrivait même pas à deux milliards de dollars.

« Bien évidemment, le fait d’avoir un acteur avec un potentiel réseau change la donne. »

Nous avons un acteur qui arrive avec un réseau de partenaires et qui veut en profiter pour développer une monnaie. Alors qu’auparavant, c’était des personnes qui avaient des projets pour faciliter les transactions. Ils partaient donc de l’inverse en essayant de développer un réseau. Si le passage au test par l’utilisateur réussit, la dimension va tout de suite s’enclencher, ce qui pour le moment n’est pas le cas des crypto-monnaies. C’est pour cela que c’est un évènement important.  

Quelles sont les motivations derrière ce lancement ?

Facebook n’en est pas à son premier défi. Le réseau social veut montrer, suite à la fameuse histoire de l’utilisation des données privées, qu’il peut très bien gérer les données. Il a d’ailleurs commencé par affirmer qu’il séparait les données financières des données privées en s’appuyant sur Calibra, le wallet qui devrait stocker toutes les données liées à l’utilisation de Libra. Il veut également montrer qu’elle ne sera pas une monnaie qui servira au blanchiment d’argent étant donné qu’il a montré à toutes les étapes qu’il discutait avec les régulateurs américains et anglais. L’utilisation du Libra nécessitera de remplir les conditions de KYC. Cela veut dire que la monnaie ne sera pas anonyme, on pourra facilement savoir qui se cache derrière. Démontrant que Facebook est capable de gérer des données dans le respect des règles.

 Au niveau Business Model, c’est l’intégration de l’e-commerce et donc des revenus publicitaires qui priment. Facebook pourrait alors challenger des acteurs comme WeChat. Cette plus grande capacité à générer des revenus publicitaires pourrait permettre de générer des données plus personnalisées à communiquer à chaque profil de clients. Ainsi, le réseau social serait dans un modèle où le consommateur pourrait accepter d’être rémunérer en Libra afin de regarder des publicités. Cette monnaie présente aussi un intérêt pour les annonceurs pour permettre de suivre la pertinence des offres proposées. Et pour les réseaux d’acceptation du Libra de bénéficier d’un apport de clientèle effectuant des paiements à coût moins élevé.

« Pour aller plus loin dans la génération des revenus, Facebook considérerait éventuellement la rémunération du visionnage de publicité, ce qui permettrait aux entreprises d’avoir des données plus fines sur le comportement d’achat. »

Les gens vont-ils accorder leur confiance à cette monnaie ou n’est-ce qu’un effet d’annonce ?

Il a plus de chance à gagner ce test sur des marchés plus ouverts et moins réticents sur la sécurité des données. Nous pensons à tous les utilisateurs qui sont dans des pays où les institutions monétaires et bancaires sont faibles. Leur coût d’accès est faible par rapport à l’existant, il n’y a pas grand-chose à perdre. Sans doute, qu’il y aura aussi des utilisateurs dans d’autres endroits où les institutions sont plus stables, pour pallier les coûts des transactions qu’il va permettre d’effectuer dans certains cas ; nous pensons à tous ceux qui envoient de l’argent à l’étranger par exemple. L’avantage de la Blockchain est de permettre des transactions à des coûts avantageux et dans un délai beaucoup plus réduit.

Le whitepaper de la Libra ne traite ni de KYC ni d’AML, comment les utilisateurs pourront-ils être reconnus de façon crédible ?

Visiblement Facebook mettrait en place un système d’ID qui permettrait de savoir qui est le consommateur.

Le projet de crypto-monnaie de Facebook, risque-t-il de transférer l'essentiel du contrôle de la politique monétaire des banques centrales vers des entreprises privées ?

Nous en sommes quand même loin. Facebook affirme dans son whitepaper qu’il ne se comportera que comme une currency board.  

« Systématiquement, lors de l’utilisation de la Libra, il y aura son équivalent en réserve. »

Nous pouvons dire que de ce point de vue-là, la souveraineté ou la capacité des Etats à créer de la monnaie n’est pas directement impactée, néanmoins cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’impact par la suite. Les réserves sous forme de dépôts bancaires et d’actifs sûrs seront détenues par différentes institutions bancaires réputées choisies par la Réserve Libra. La banque centrale sera obligée de prendre en compte le fait qu’elle a un nouveau gestionnaire de réserve.

Néanmoins, il faut quand même que ça ait du succès pour que ce soit significatif.

Dans son Whitepaper, Facebook dit aussi qu’il ne détiendra pas uniquement des réserves sous forme de dépôt bancaire mais il détiendra également des titres. Cela veut dire pour la banque centrale qu’il y aura encore une fois une demande d’un nouvel acteur. La banque centrale ne sera par conséquent pas indifférente à cet effet. Elle aura un acteur en plus qui pourra venir affecter le taux d’intérêt, bien évidemment sous réserve qu’il ait une dimension importante.

Facebook est en train de créer un écosystème de services global qui tend de plus en plus à régir nos vies. Quelles conséquences sur l’organisation de la société ?

Nous pouvons penser à la théorie du complot comme nous pouvons nous dire que cela permettra une ouverture et une manière de nous faciliter la vie. Nous pouvons aussi avoir peur car l’initiative de Facebook pourrait ouvrir la porte à de nombreux  acteurs, qu’il pourrait contrôler et nous passerons peut-être notre vie au sein de son réseau sans jamais le quitter.   

Les autres GAFA vont-ils emboîter le pas ?

En dehors du fait que ça consomme beaucoup d’énergie, il y a de nombreux problèmes liés à la crypto-monnaie. Nous ne sommes pas encore arrivés à une solution capable de challenger le système existant dans sa globalité. Je pense que les autres acteurs GAFA attendront un peu. Amazon pourrait être le prochain puisqu’il est davantage dans l’intégration du commerce. Si jamais Facebook réussit, il ne voudra pas se faire distancer.  

Pourrait-elle menacer l’expansion de Ripple ?

Dès qu’il y a concurrence sur un même service, il existe une menace. Si la solution de Facebook est efficace et plus facile pour l’utilisateur final cela devrait forcément concurrencer des acteurs comme Ripple.

Nous voyons déjà l’intérêt pour certains partenaires comme Visa et Mastercard mais quel serait l’intérêt pour certains partenaires comme Iliad ?

Pour Iliad, c’est un moyen d’observer ce qui se passe dans le monde de la crypto-monnaie. Si les crypto-monnaies sont critiquées ou pas très bien accueillies, la Blockchain ne disparaitra pas. Cela peut servir pour d’autres utilisations pour eux. Iliad est là pour participer à ce développement intéressant qu’est la Blockchain (et les crypto-monnaies) afin de ne pas être en retard.

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